Avec deux autres connaissances, dont le propriétaire du Cessna 185 sur flottes, nous avons décidé d'aller camper sur le lac Pierron, dans la réserve Rouge-Matawin. Le guide y a repéré une jolie plage où il n'a jamais eu l'occasion d'aller. Le départ a été fixé vers midi, le temps est infect, le plafond est bas et il bruine. La météo qui avait annoncé une éclaircie était bien optimiste. On attend un peu, puis on décide quand même d'aller voir en l'air à quoi ça ressemble.
Tout de suite on se retrouve scotché à 1000 pieds sol et il se met à pleuvoir. Le problème c'est qu'il y a des bosses en chemin, et que, à cette altitude-là, la navigation n'est pas si aisée. Ici, par contre la déviation magnétique est de 15° Ouest, donc l'opposé de la Colombie-Britannique. On se faufile entre les grains sous la couche et bientôt on se retrouve à même pas 500 pieds du sol à se faufiler dans des vallons et à faire des sauts de puce sécuritaires de lac en lacs, où l'on pourrait se poser au cas où ça se fermerait complètement. On essaye de suivre vaguement sur la carte le chemin qui nous est imposé par les conditions météo et de s'occuper de la navigation quand il reste du temps pour ce détail. Pour l'instant, pour autant que l'on puisse en juger, on doit même être à peu près dans la bonne direction. De temps en temps on s'imagine reconnaître un lac un peu plus grand que les autres mais à cette altitude-là, va savoir. Un instant, je regarde le GPS 295 éteint sur le tableau de bord, me demandant si ça n'aurait pas été une bonne chose de le programmer avant de partir. Maintenant, c'est trop tard. Seulement les grands lacs sont dans la base de données et souvent d'une forme tellement symbolique que ça ne sert pas à grand chose. Le lac Pierron, ne faisant que 4 ou 5 kilomètres de long, n'est pas indiqué, et puis comme ça, si ça devient trop mauvais, on ne sera pas tenté de pousser vers les quelques miles fatals de trop.
On arrive sur un grand lac où, d'un commun accord, on décide d'arrêter les frais ici s'il y a une plage pour débarquer. Manque de chance, le lac est bordé de tous côtés par de la forêt dense. On pousse au lac suivant, bientôt on va nettoyer les flotteurs sur la cime des sapins. Dans une trouée, on apercoit un plus grand lac qui miroite avec des rives sablonneuses ; on va voir, et plus on se rapproche, plus on se convainc que c'est bien la forme de notre lac. On ne s'est pas si mal débrouillé, tout compte fait... et sans ces engins diaboliques de gé-pé-ess. Je m'apprête à nous poser vers cette plage mais Benoît me dit que non. La plage qu'il a repéré, il s'en souvient, est à l'autre extrémité du lac, comme si voler dans cette purée ne lui avait pas encore suffi. Effectivement, cette plage est bien plus jolie, plus large et plus pratique pour y monter la tente. Il faut quand même se méfier car le lac est parsemé de haut fonds et de rochers. Maintenant, ça va, mais il faut surtout les mémoriser pour le départ le lendemain d'autant que, si le vent a tourné, la trajectoire de décollage peut être tout autre.
Une fois posé, nous taxions gentiment vers notre plage quand l'avion s'arrête brusquement, échoué sur la plage à plus de cent mètres du rivage. « Et, m…e » et je me dis, ce n'est pas tant que ce soit un problème pour l'avion, on peut facilement le faire pivoter pour repartir, mais c'est qu'il va falloir faire le trajet vers la plage à pieds nus. Les bottes sont restées à la maison. L'été, c'est sympathique, mais en octobre, l'eau n'est plus qu'à 6 ou 7 degrés. Dans un mois le lac sera gelé. On essaye de minimiser le nombre de trajets, mais après chaque voyage, il faut quelques minutes pour récupérer tant le froid fait mal aux chevilles. Une fois terminé, on amarre l'avion pour la nuit. Un petit tour pour explorer les signes de passage sur la plage... Un orignal est passé par là il y a un ou deux jours ; un castor, plus récemment, et il y a des crottes de loup, reconnaissables au fait qu'elles contiennent des fragmens d'os. Rien de vraiment inhospitalier... pas d'ours. On installe la tente et on prépare un grand feu pour la soirée. Le bois ne manque pas dans ces régions.
Le lendemain, le temps s’est un peu amélioré, le plafond est plus haut, il commence à se fragmenter et il ne pleut plus. Durant toute la matinée nous serons survolé par des vols d’outardes, aussi appelés bernache du Canada. C’est la pleine période de migration d’automne. Ces oiseaux, de la taille d’une oie, volent en groupe d’une centaine en formation en « V », caquetant en permanence et font des étapes, parfois de plusieurs jours. Ils peuvent constituer un sérieux risque pour l’aviation, d’autant qu’ils sont connus pour voler aussi la nuit et parfois très haut, mais pour l’instant je profite de ce majestueux spectacle.
Vers midi il faut à nouveau se geler les pieds pour charger l’avion. Sur le chemin du retour, avec un temps maintenant bien dégagé, on reconnaît notre itinéraire de la veille, qui n’était pas si mal que ça vu les conditions et les montagnes aux sommetx pris dans les nuages ne sont plus que de simples bosses.